{"id":21486,"date":"2018-01-26T13:01:05","date_gmt":"2018-01-26T12:01:05","guid":{"rendered":"http:\/\/we-search.be\/?p=21486"},"modified":"2018-06-10T16:21:59","modified_gmt":"2018-06-10T14:21:59","slug":"science-langage-exploration-dun-nouveau-logos-academique-bande-dessinee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/we-search.be\/index.php\/2018\/01\/26\/science-langage-exploration-dun-nouveau-logos-academique-bande-dessinee\/","title":{"rendered":"Science et langage : exploration d&rsquo;un nouveau Logos acad\u00e9mique par la Bande Dessin\u00e9e"},"content":{"rendered":"<p><span style=\"color: #be5000\"><em>Par Guillaume GRIGNARD<\/em> \u2013\u00a0<i>Vice-Pr\u00e9sident de We-Search et aspirant FNRS au CEVIPOL (ULB)<\/i><\/span><\/p>\n<hr \/>\n<div align=\"justify\">\n<h4 style=\"padding-left: 150px\"><span style=\"color: #78aaaa\"><b>Abstract<\/b>\u00a0<b>\u00a0<\/b>\u00a0<\/span><\/h4>\n<p style=\"padding-left: 150px\">Ce texte propose de d\u00e9marrer par un premier paragraphe tout \u00e0 la fois classique et pourtant pi\u00e8ce ma\u00eetresse de l&rsquo;argumentation : un <i>Abstract<\/i> ou r\u00e9sum\u00e9 mais le mot a \u00e9t\u00e9 volontairement mis en anglais. Cet <i>abstract<\/i> r\u00e9sume en une dizaine de lignes ce qui sera discut\u00e9 dans l&rsquo;article scientifique, on le trouve presque toujours dans les revues scientifiques. Nous le faisons avec une certaine ironie ici puisque ce dispositif fait partie des supports de la recherche que nous souhaitons interroger dans un article qui ambitionne de parler du <i>Logos acad\u00e9mique<\/i>. Nous entendons par <i>Logos<\/i> <i>acad\u00e9mique <\/i>l&rsquo;ensemble des supports utilis\u00e9s par les chercheurs pour communiquer leur recherche, en ce compris les publics vis\u00e9s par cette communication. Apr\u00e8s avoir propos\u00e9 un regard critique sur ces supports actuels, nous explorerons la bande dessin\u00e9e \u00e0 travers cinq exemples pour voir si d&rsquo;autres <i>logos acad\u00e9miques <\/i>sont disponibles et discuter de leurs avantages potentiels.<\/p>\n<h4><span style=\"color: #be5000\"><b>Introduction<\/b>\u00a0<\/span><\/h4>\n<p>Notre article aborde la question de la communication de la recherche par les scientifiques et interroge les grands supports traditionnels qui assurent la fonction essentielle de graver dans le marbre des travaux de chercheurs. Tout projet de recherche traverse en effet des phases similaires : une id\u00e9e, beaucoup de travail, beaucoup d&rsquo;envies, des contraintes, un besoin d&rsquo;abandonner, de raccourcir et puis la trahison de l&rsquo;\u00e9criture, ce moment particulier o\u00f9 tout ce qu&rsquo;on voulait dire deviendra tout ce qu&rsquo;on a dit.<\/p>\n<p>Les canaux de diffusion essentiels pour les chercheurs sont principalement des chapitres dans un ouvrage collectif ou la soumission d&rsquo;un article \u00e0 une revue scientifique \u00e0 un comit\u00e9 de lecture. Souvent, les revues ont des exigences de forme diff\u00e9rentes. Ce qui fait qu&rsquo;un acad\u00e9micien passe parfois un temps important \u00e0 simplement formater diff\u00e9remment un texte au m\u00eame contenu. Pouvoir \u00eatre publi\u00e9 est une \u00e9tape importante dans la vie de la recherche mais davantage encore dans la vie du chercheur, c&rsquo;est un moyen pour lui d&rsquo;obtenir de la visibilit\u00e9, de renforcer son parcours acad\u00e9mique et de pouvoir ainsi <i>in fine<\/i> postuler pour un poste fixe dans une universit\u00e9. D&#8217;embl\u00e9e appara\u00eet ainsi un risque que nous qualifierions de <i>tautologique <\/i>: vouloir \u00eatre publi\u00e9 pour pouvoir \u00eatre davantage publi\u00e9 dans le but d&rsquo;avoir un emploi fixe o\u00f9 on sera encore plus publi\u00e9. C&rsquo;est pour cette raison que les chercheurs choisissent des strat\u00e9gies de publication, comme une th\u00e9matique de recherche (cela peut \u00eatre par exemple le choix de travailler sur certains pays et pas sur d&rsquo;autres) et le choix d&rsquo;une langue telle que l&rsquo;anglais qu&rsquo;on aime ou non la pratiquer. A notre estime, ce support de la recherche, ce <i>Logos<\/i> contient en lui plusieurs r\u00e9serves sur lesquelles il serait n\u00e9cessaire de travailler afin de recr\u00e9er une dynamique authentique et non consum\u00e9riste \u00e0 la recherche scientifique. Nous en proposons l&rsquo;examen avec un regard comparatif entre sciences humaines et sciences exactes. Ensuite, nous nous appuierons sur cinq bandes dessin\u00e9es pour explorer les possibilit\u00e9s d&rsquo;autres <i>Logos<\/i>.<\/p>\n<h4><span style=\"color: #be5000\"><b>Standardis\u00e9, \u00ab in English \u00bb, \u00e0 la rationalit\u00e9 \u00e9troite&#8230;<\/b>\u00a0 <b>Quelques \u00ab maux \u00bb du <\/b><b><i>Logos acad\u00e9mique<\/i><\/b> <b>contemporain<\/b><b>\u00a0<\/b><i>\u00a0<\/i>\u00a0<\/span><\/h4>\n<p>La premi\u00e8re r\u00e9serve est celle de la standardisation de l&rsquo;\u00e9criture. Aujourd&rsquo;hui, les revues fonctionnent avec une m\u00e9canique digne d&rsquo;une s\u00e9rie polici\u00e8re dont vous regardez le quaranti\u00e8me \u00e9pisode : aucune surprise, aucune d\u00e9couverte et un sentiment intense d&rsquo;avoir d\u00e9j\u00e0 vu ce film quelque part. Impossible de reprocher cette m\u00e9canique, car l&rsquo;\u00e9tonnement n&rsquo;est aucunement l&rsquo;objectif de telles revues et les m\u00e9thodes scientifiques rendent indispensables de garder une structure commune. Qui imaginerait surprendre le lecteur en ne mettant aucune bibliographie \u00e0 la fin d&rsquo;une recherche ? Ce serait stupide ! Donc il y a forc\u00e9ment un socle fond\u00e9 par l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie de la discipline et qui en fait justement une discipline scientifique. En utilisant ce support pour la recherche, on ne peut pas \u00e9chapper \u00e0 ce ciment m\u00e9thodologique sans perdre la qualit\u00e9 de la recherche elle-m\u00eame. Cependant, si on explore un sch\u00e9ma typique pour les sciences humaines (je laisse ici de c\u00f4t\u00e9 les sciences exactes dont j&rsquo;ignore les standards m\u00e9thodologiques), on obtient un cocktail avec une introduction, une revue de la litt\u00e9rature (pour les non-initi\u00e9s, qui consiste \u00e0 explorer ce que d&rsquo;autres auteurs ont dit sur votre sujet), parfois un commentaire plus d\u00e9velopp\u00e9 sur la m\u00e9thodologie, deux ou trois chapitres de fond, puis une conclusion et une bibliographie qui reprend les titres par ordre alphab\u00e9tique avec toutes les r\u00e9f\u00e9rences d\u00e9taill\u00e9es. Quel que soit le sujet, le lecteur risque souvent de trouver cette structuration, et pour celui qui est plus connaisseur, il va souvent rencontrer des informations dont il a d\u00e9j\u00e0 connaissance. Cela renforce la tentation d&rsquo;une lecture rapide, qui explore les grandes lignes d&rsquo;un article sans le lire en profondeur. Cette standardisation est un passage oblig\u00e9 de la recherche et elle a le m\u00e9rite d&rsquo;en assurer une diffusion avec des normes scientifiques partag\u00e9es entre chercheurs. Cependant, le risque est que cette structure peu cr\u00e9ative \u00e9crase la recherche o\u00f9 la forme se confondrait au fond et \u00e9teigne la curiosit\u00e9 intellectuelle du lecteur confront\u00e9 finalement \u00e0 un grand nombre de produits semblables.<\/p>\n<p>La deuxi\u00e8me r\u00e9serve concerne la langue de la recherche, qui est aujourd&rsquo;hui outrageusement anglaise. Soyons honn\u00eate, intellectuellement, que des chercheurs dans le monde puissent \u00e9changer dans une langue commune ne peut \u00eatre que stimulant, cela permet \u00e0 un maximum de personnes d&rsquo;acc\u00e9der \u00e0 l&rsquo;information et d&rsquo;en faire une r\u00e9utilisation critique. Il est donc positif que des chercheurs utilisent une langue commune de communication. N\u00e9anmoins, cela procure des effets pervers qui concernent sans doute plus les enqu\u00eates qualitatives dont l&rsquo;objectif est de comprendre un ph\u00e9nom\u00e8ne que celles quantitatives dont le but est d&rsquo;expliquer par des causes un ph\u00e9nom\u00e8ne. La langue a une po\u00e9sie, une subjectivit\u00e9, une beaut\u00e9 qui lui est particuli\u00e8re. Le fait qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui beaucoup de personnes utilisent une langue qui n&rsquo;est pas leur langue premi\u00e8re contribue \u00e0 appauvrir un langage en fixant quelques expressions communes apprises froidement par tout le monde. Dans des recherches compr\u00e9hensives en particulier, il est n\u00e9cessaire de nuancer, affiner, peaufiner le vocabulaire et il n&rsquo;est pas s\u00fbr que la mise en \u00e9criture en anglais d&rsquo;une enqu\u00eate n\u00e9cessitant des entretiens r\u00e9alis\u00e9s en espagnol ne fasse pas perdre en substance la qualit\u00e9 de ces entretiens. Un mot n&rsquo;est pas un autre, certains mots ne se traduisent pas et si le but est de consid\u00e9rer la parole du t\u00e9moin, la fronti\u00e8re entre traduction et trahison est poreuse. En outre, cette po\u00e9sie dans la recherche elle-m\u00eame se trouve aussi chez le chercheur qui bien souvent ne sait pas aussi bien nuancer et embellir son \u00e9criture dans une langue qui n&rsquo;est pas sa langue maternelle.<\/p>\n<p>Arr\u00eatons-nous un instant sur ces deux premi\u00e8res r\u00e9serves. De notre modeste exp\u00e9rience de chercheur, il est peu probable de trouver un dispositif scientifique surprenant dans un article et avec l&rsquo;usage de la langue il est \u00e9galement peu probable de trouver une po\u00e9sie particuli\u00e8re qui distingue un article d&rsquo;un autre. Cette affirmation m\u00e9riterait n\u00e9anmoins d&rsquo;\u00eatre d\u00e9montr\u00e9e par une analyse plus aboutie, que le lecteur me pardonne ici de me r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 ma propre exp\u00e9rience sensible. Admettons donc que ce soit le cas. D\u00e8s lors, le lecteur d&rsquo;un article n&rsquo;a en fait pas grand-chose \u00e0 lire. Il se comporte comme un client dans un grand magasin qui va aller chercher ce dont il a besoin en ignorant les autres produits qui ne l&rsquo;int\u00e9ressent pas. Comme dans les commerces, certaines enseignes sont c\u00e9l\u00e8bres et attireront toujours plus de clients que d&rsquo;autres, m\u00e9connues. De tr\u00e8s nombreux articles ne seront d\u00e8s lors que rarement lus et quand un lecteur les lira, il ne les lira que partiellement suivant une d\u00e9marche pragmatique. Quelle plus belle manifestation de cela que l&rsquo;<i>Abstract<\/i> pr\u00e9sent\u00e9 en tout d\u00e9but d&rsquo;article ? Ces dix magnifiques lignes qui sont l&rsquo;exacte parall\u00e8le d&rsquo;un plan du magasin pour permettre au lecteur de passer le moins de temps possible dans l&rsquo;article car il en a tellement d&rsquo;autres \u00e0 explorer. Ainsi, nous pensons qu&rsquo;au niveau des sciences humaines, la plupart des lecteurs vont lire le r\u00e9sum\u00e9, l&rsquo;introduction, la conclusion et peut-\u00eatre un des chapitres laissant la majorit\u00e9 des pages de l&rsquo;article de c\u00f4t\u00e9. Comment en vouloir au lecteur puisque tout le dispositif est fait pour cela ? Rien d&rsquo;original \u00e0 d\u00e9couvrir dans le dispositif (tous les articles se ressemblent). Rien \u00e0 lire dans le vocabulaire (les mots sont \u00e0 usage pragmatique et non pour le plaisir ou la beaut\u00e9 de la langue). Cela signifie qu&rsquo;un chercheur, souvent financ\u00e9 par de l&rsquo;argent public par ailleurs, a fait un travail immense que personne ne lira jamais. Il nous semble que cela pose un probl\u00e8me.<\/p>\n<p>La troisi\u00e8me r\u00e9serve est plus complexe \u00e0 expliquer et \u00e0 nouveau, nous devrons la regarder de mani\u00e8re comparative entre les sciences exactes et humaines. Nous consid\u00e9rons que le <i>Logos<\/i> <i>acad\u00e9mique <\/i>pr\u00e9sent\u00e9 ici est \u00e0 rationalit\u00e9 limit\u00e9e parce que la recherche n&rsquo;a pas trouv\u00e9 un autre support d&rsquo;expression que des mots et des arguments. En ce sens, elle limite la rationalit\u00e9 \u00e0 ce processus alors qu&rsquo;elle pourrait s&rsquo;exprimer par d&rsquo;autres mani\u00e8res. Citons quelques exemples o\u00f9 une pens\u00e9e scientifique pourrait se d\u00e9ployer avec le m\u00eame cr\u00e9dit que dans la forme classique d&rsquo;un article. L&rsquo;\u00e9criture d&rsquo;une fiction, d&rsquo;une histoire ne pourrait-elle pas contenir un sujet scientifique ? Un dessin ou une suite de dessins, une sculpture ne sont-ils pas aussi des moyens d&rsquo;expression \u00e0 rationaliser ? Un texte humoristique ne peut-il pas trouver sa m\u00e9thodologie propre pour raconter une recherche ? N&rsquo;y a-t-il pas dans la digitalisation des savoirs, une opportunit\u00e9 pour informatiser l&rsquo;\u00e9criture de la science ? Nous pourrions multiplier les exemples qui soulignent que depuis l&rsquo;enfance et les premi\u00e8res interrogations \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole, seule l&rsquo;\u00e9criture d&rsquo;arguments a \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9e comme l&rsquo;unique expression possible de la rationalit\u00e9. Or, nous pr\u00e9tendons que ce n&rsquo;est pas le cas et que des recherches tout aussi scientifiques pourraient b\u00e9n\u00e9ficier d&rsquo;un support diff\u00e9rent, qui fait appel \u00e0 une autre partie de l&rsquo;intelligence humaine. Nous en avons propos\u00e9 plusieurs et proposons \u00e0 pr\u00e9sent d&rsquo;explorer un <i>Logos <\/i>particulier, celui de la bande dessin\u00e9e.<\/p>\n<h4><span style=\"color: #be5000\"><b>Vers un nouveau <\/b><b><i>Logos acad\u00e9mique <\/i><\/b><b>par la bande dessin\u00e9e ?<\/b>\u00a0<\/span><\/h4>\n<p>Nous nous sommes int\u00e9ress\u00e9s aux bandes dessin\u00e9es r\u00e9centes qui ont trait\u00e9 de politique ou d&rsquo;\u00e9conomie et avons identifi\u00e9 cinq titres pertinents \u00e0 analyser : Benoist Simmat et Vincent Caut : <i>La ligue des \u00e9conomistes extraordinaires, Smithn Marx, Keynes et tous les autres en BD. <\/i>Des m\u00eames auteurs : <i>La ligue des capitalistes extr<\/i><i>aordinaires de Andr\u00e9 Citro\u00ebn \u00e0 Steve Jobs les grands entrepreneurs en BD. Christophe <\/i>Blain &amp; Abel Lanzac <i>Quai d&rsquo;Orsay, chroniques diplomatiques<\/i>. Darryl Cunningham <i>L&rsquo;\u00e8re de l&rsquo;\u00e9go\u00efsme, comment le n\u00e9olib\u00e9ralisme l&rsquo;a emport\u00e9<\/i>. Et enfin, Michael Goodwin <i>Economix<\/i><i>, la premi\u00e8re histoire de l&rsquo;\u00e9conomie en BD<\/i>.<\/p>\n<p>Nous analyserons ces titres \u00e0 l&rsquo;aune de notre qu\u00eate d&rsquo;un nouveau support \u00e0 la pens\u00e9e scientifique sans oublier que ces cinq ouvrages n&rsquo;ont aucunement \u00e9t\u00e9 \u00e9crits dans un but scientifique, mais bien p\u00e9dagogique pour diss\u00e9miner les connaissances. Les critiques que nous formulerons ne sont donc pas directement des critiques envers les auteurs eux-m\u00eames.<\/p>\n<h4><span style=\"color: #be5000\"><b>Benoist Simmat et Vincent Caut<\/b>\u00a0<\/span><\/h4>\n<p>Les deux premiers opuscules que nous \u00e9tudions sont les \u0153uvres de deux auteurs fran\u00e7ais : Benoist Simmat et Vincent Caut, le premier est journaliste \u00e9conomique et le second auteur \u00e0 succ\u00e8s de bande dessin\u00e9e. Ces deux pi\u00e8ces sont tr\u00e8s agr\u00e9ables \u00e0 lire et ont l&rsquo;avantage de proposer en quelques centaines de pages illustr\u00e9es, une liste tr\u00e8s importante d&rsquo;\u00e9conomistes et d&rsquo;entrepreneurs c\u00e9l\u00e8bres. Si on apprend beaucoup de noms, les deux ouvrages ont le d\u00e9faut de proposer une structure similaire qui lasse tr\u00e8s vite, ce sont plus des pi\u00e8ces o\u00f9 il faut lire cinq ou six noms puis faire autre chose, un peu comme la lecture d&rsquo;un dictionnaire.<\/p>\n<p>Sur un angle scientifique, les ouvrages frappent par deux choses, une orientation ostensiblement \u00e0 gauche et une simplification du trait. Premi\u00e8rement, l&rsquo;objectif qui transpara\u00eet reste de se moquer gentiment de ces individus extraordinaires tout en les descendant fameusement de leur pi\u00e9destal. La pens\u00e9e de tous les \u00e9conomistes est ainsi classifi\u00e9e avec le sous-titre \u00ab th\u00e8se, antith\u00e8se, foutaise \u00bb et leur impact sur le monde contemporain de \u00ab pourquoi il s&rsquo;est plant\u00e9, merci \u00bb. Du c\u00f4t\u00e9 des capitalistes dans le second ouvrage, il est \u00e9crit d&rsquo;une part \u00ab L&#8217;empire du pire \u00bb et d&rsquo;autre part \u00ab son h\u00e9ritage narcissique, merci ! \u00bb Les \u00e9conomistes se sont ainsi tous plant\u00e9s et les capitalistes sont tous des narcissiques qui ont cr\u00e9\u00e9 \u00ab l&#8217;empire du pire \u00bb. Si nous relisons cela avec l&rsquo;oeil du <i>Logos <\/i>classique de la recherche, il y a beaucoup d&rsquo;arguments pour \u00e9tayer comme pour nuancer cette pr\u00e9sentation, n&#8217;emp\u00eache qu&rsquo;elle est fortement orient\u00e9e. Deuxi\u00e8mement, le sujet appara\u00eet ici trop simplifi\u00e9. C&rsquo;est le travers de supports combin\u00e9s comme l&rsquo;humour et la bande dessin\u00e9e : faire quelque chose d&rsquo;attractif, d&rsquo;accessible mais du m\u00eame coup raconter des choses inexactes et superficielles. Dans ces ouvrages les textes sont finalement assez r\u00e9duits et le dessin n&rsquo;a pas d&rsquo;autres fonctions que raconter la m\u00eame chose que le texte donc le lecteur n&rsquo;y apprend pas franchement davantage. De m\u00eame, est-il pertinent de reprocher \u00e0 des \u00e9conomistes d&rsquo;il y a deux si\u00e8cles de ne pas avoir pr\u00e9vu ce qui allait les suivre cinquante ans plus tard ? Dire \u00ab pourquoi il s&rsquo;est plant\u00e9 merci \u00bb revient \u00e0 p\u00e9cher par anachronisme.<\/p>\n<p>Ces deux ouvrages sont donc amusants et donnent un bon plaisir de lecture. Il n&rsquo;est nullement de notre intention de d\u00e9nigrer un excellent travail de vulgarisation p\u00e9dagogique des connaissances. Mais, pour notre approche, ils ne montrent pas une forme particuli\u00e8rement stimulante d&rsquo;un <i>Logos<\/i> scientifique dessin\u00e9. L&rsquo;aspect simplificateur est absolument \u00e0 rejeter car la science n&rsquo;a pas pour vocation de simplifier des ph\u00e9nom\u00e8nes complexes pour les rendre faussement accessibles. L&rsquo;aspect de l&rsquo;orientation d&rsquo;une \u0153uvre est plus complexe et nous r\u00e9servons cet argument pour le livre de Cunningham mais nous soulevons ici simplement la question de savoir si un chercheur impacte son objet de recherche par ses id\u00e9es et ses valeurs. Le ph\u00e9nom\u00e8ne est bien connu en sciences humaines sous le nom de la neutralit\u00e9 axiologique, traduction fran\u00e7aise du <i>werturteilsfreie Wissenschaft <\/i>du sociologue allemand Max Weber.<\/p>\n<h4><span style=\"color: #be5000\"><b>Blain &amp; Lanzac<\/b>\u00a0<\/span><\/h4>\n<p>Christophe Blain est un auteur fran\u00e7ais \u00e0 succ\u00e8s de bande dessin\u00e9e, il travaille avec Abel Lanzac, de son vrai nom Antonin Baudry, \u00e0 un ouvrage en deux volumes dont nous avons lu le premier qui se base sur la vie politique dans un cabinet des affaires \u00e9trang\u00e8res fran\u00e7aises. L&rsquo;ouvrage est un grand succ\u00e8s, prim\u00e9 \u00e0 Angoul\u00eame et adapt\u00e9 au cin\u00e9ma. Avec cette bande dessin\u00e9e, nous entrons dans la question de la fiction, un r\u00e9cit peut-il v\u00e9hiculer une pens\u00e9e scientifique ?<\/p>\n<p>Cette histoire se raconte aussi vite que ne passe le temps dans un cabinet politique, un jeune homme entre un peu par hasard dans un cabinet pour \u00e9crire les discours d&rsquo;un ministre. A travers les aventures, le lecteur est confront\u00e9 au non-sens de la vie politique : des mots pour ne rien dire, des conflits de pouvoir entre ministres d&rsquo;un m\u00eame gouvernement, l&rsquo;an\u00e9antissement de la vie priv\u00e9e et surtout des sc\u00e8nes mythiques comme d&rsquo;une part la rencontre avec un prix Nobel de litt\u00e9rature o\u00f9 le ministre monopolise la parole et confond les mots d&rsquo;autres discours et d&rsquo;autre part l&rsquo;usage du fluo en permanence pour souligner les textes et vider ainsi de sens tout le langage s\u00e9mantique.<\/p>\n<p>Pour le scientifique, le premier tome de ce livre <i>raconte <\/i>beaucoup de choses. Cette fonction narrative du discours est justement ce qu&rsquo;il manque parfois aux textes scientifiques classiques, centr\u00e9s sur le pragmatisme (r\u00e9pondre \u00e0 une question de recherche). A un historien du travail au 19\u00e8me si\u00e8cle, on pourrait se demander si on n&rsquo;apprend pas plus en lisant Zola ou Dickens qu&rsquo;en lisant un essai historique. En r\u00e9alit\u00e9, l&rsquo;un et l&rsquo;autre se compl\u00e8tent et apportent des choses diff\u00e9rentes, bien que les deux grands auteurs pr\u00e9cit\u00e9s seront rarement r\u00e9f\u00e9renc\u00e9s en bibliographie d&rsquo;un ouvrage acad\u00e9mique. Pourquoi ? Parce que nous avons une vision r\u00e9duite de la rationalit\u00e9 et que nous n&rsquo;utilisons pas toutes les ressources \u00e0 notre disposition pour faire parler le r\u00e9el (probl\u00e8me n\u00b03 du logos acad\u00e9mique classique). Parce qu&rsquo;aussi nous sommes dans un format standardis\u00e9 o\u00f9 ce genre de choses ne se font pas (probl\u00e8me n\u00b01, voir <i>supra<\/i>).<\/p>\n<p>Si nous prenons une recherche en observation participante telle que pratiqu\u00e9e en sciences sociales, cet ouvrage de Blain et Lanzac peut clairement \u00eatre un exemple d&rsquo;inspiration pour raconter une observation de terrain avec d&rsquo;autres supports. En effet, le dessin et la fiction apportent d&rsquo;autres \u00e9l\u00e9ments <i>compr\u00e9hensifs<\/i> \u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne social. Comme ces \u00e9l\u00e9ments sont v\u00e9cus par les personnages, comme il y a un partage d&rsquo;\u00e9motions entre les personnages et le lecteur, il y a des \u00e9l\u00e9ments qui en r\u00e9alit\u00e9 sont mieux mis en relief par cette forme de <i>logos<\/i>. N\u00e9anmoins, le probl\u00e8me d&rsquo;une fiction c&rsquo;est qu&rsquo;elle est justement fictive et qu&rsquo;\u00e0 un moment de la recherche, il sera n\u00e9cessaire\u00a0 de borner cette fiction, de tirer des conclusions scientifiques d&rsquo;un ph\u00e9nom\u00e8ne social par des \u00e9l\u00e9ments notamment\u00a0 fictifs plut\u00f4t que de tirer des conclusions fictives qui ne seraient plus alors de la recherche scientifique. Il pourra exister un jour, dans un monde de science-fiction pour le coup, une m\u00e9thodologie des sciences humaines qui proposera des cl\u00e9s pour combiner des \u00e9l\u00e9ments fictifs et non fictifs pour un m\u00eame ph\u00e9nom\u00e8ne social, lui bien r\u00e9el. C&rsquo;est ici que se voit la rationalit\u00e9 derri\u00e8re la fiction. Nous reviendrons sur ces derniers aspects en fin d&rsquo;article.<\/p>\n<h4><span style=\"color: #be5000\"><b>Darryl Cunningham<\/b>\u00a0<\/span><\/h4>\n<p>Darryl Cunningham est un auteur britannique de bande dessin\u00e9e dont l&rsquo;\u0153uvre propos\u00e9e ici est \u00ab l&rsquo;\u00e8re de l&rsquo;\u00e9go\u00efsme \u00bb, traduit de l&rsquo;anglais \u00ab the age of selfishness \u00bb, est tout simplement une \u0153uvre d&rsquo;Art de puissance subversive, de critiques et de narration. Comme son sous-titre l&rsquo;indique, la bande dessin\u00e9e cherche \u00e0 savoir \u00ab comment le n\u00e9olib\u00e9ralisme l&rsquo;a emport\u00e9 \u00bb dans notre soci\u00e9t\u00e9 actuelle. Son sommaire en trois points est saisissant : premi\u00e8rement, une biographie de Ayn Rand, la philosophe m\u00e8re de l&rsquo;objectivisme qui a influenc\u00e9 de nombreux hommes politiques am\u00e9ricains comme l&rsquo;ancien pr\u00e9sident de la R\u00e9serve F\u00e9d\u00e9rale, Banque Centrale des Etats-Unis, Alan Greenspan. Cette biographie n&rsquo;a rien d&rsquo;un ennui, au contraire on ne l\u00e2che pas le livre d&rsquo;une semelle surtout qu&rsquo;il est parsem\u00e9 d&rsquo;intrigues amoureuses juteuses : l&rsquo;auteur raconte \u00e0 merveille comme Ayn Rand s&rsquo;est entour\u00e9 de disciples soumis et manipul\u00e9s pour suivre la totalit\u00e9 de ses id\u00e9es. Des couples se sont ainsi faits et d\u00e9faits et la perversit\u00e9 de l&rsquo;action de Ayn Rand telle que racont\u00e9e est gla\u00e7ante. Deuxi\u00e8mement, le chapitre \u00ab Le Krach \u00bb est peut-\u00eatre l&rsquo;un des meilleurs textes pour expliquer la crise bancaire de 2008 aux Etats-Unis. Le pont entre le chapitre 1 qui d\u00e9crit la pens\u00e9e id\u00e9ologique des acteurs de cette crise et le chapitre 2 qui montre son application au secteur bancaire est d&rsquo;une grande ambition intellectuelle et l&rsquo;auteur convainc son lecteur de la pertinence de l&rsquo;approche. Troisi\u00e8mement, et malheureusement, le chapitre \u00ab l&rsquo;\u00e8re de l&rsquo;\u00e9go\u00efsme \u00bb conclut cet ouvrage en posant un cas d&rsquo;\u00e9cole aux sciences sociales sur les questions de sciences militantes, neutralit\u00e9 axiologique, surinterpr\u00e9tation des donn\u00e9es. L&rsquo;objectif de l&rsquo;auteur est alors de \u00ab rejeter cette philosophie de l&rsquo;\u00e9go\u00efsme \u00bb, derni\u00e8re phrase du livre. Pour ce faire, il utilise des \u00e9tudes qui montreraient que le cerveau des gens \u00ab de gauche \u00bb ne serait pas tout \u00e0 fait le m\u00eame que des gens \u00ab de droite \u00bb, par exemple des \u00e9tudes montreraient que les opinions politiques se forgeraient d\u00e9j\u00e0 durablement d\u00e8s l&rsquo;enfance, que les progressistes rangeraient et d\u00e9coreraient autrement leurs maisons que les conservateurs, que sous situation de stress ils r\u00e9agiraient autrement, etc. De ce constat, on arrive ensuite au Tea Party, \u00e0 Ukip au Royaume-Uni perdant d\u00e9finitivement alors le lecteur. Deux probl\u00e8mes majeurs sont \u00e0 relever : d&rsquo;une part, aucune \u00e9tude n&rsquo;est explicitement cit\u00e9e dans la bibliographie et d&rsquo;autre part, ses conclusions sont essentialis\u00e9es comme si \u00eatre de droite aux Etats-Unis ou en Europe \u00e9tait la m\u00eame chose.\u00a0Cette d\u00e9ception relative au dernier chapitre est en r\u00e9alit\u00e9 une bonne fortune pour cet article car il pose un cas d&rsquo;\u00e9cole sur l&rsquo;engagement politique du chercheur et sa capacit\u00e9 \u00e0 apporter des preuves pour \u00e9tayer ses conclusions. Le livre de Cunningham est nourri par une passion, celle d&rsquo;un engagement pour un monde moins \u00e9go\u00efste. Il nous livre ainsi cette formulation autant scientifique qu&rsquo;engag\u00e9e :<\/p>\n<blockquote><p><span style=\"color: #78aaaa\">\u00ab <i>A droite, on continue de croi<\/i><i>re fermement que l&rsquo;\u00e9conomie de libre march\u00e9 peut r\u00e9soudre tous les probl\u00e8mes et que la crise financi\u00e8re a \u00e9t\u00e9 caus\u00e9e par les derniers vestiges de r\u00e9glementation et d&rsquo;interf\u00e9rence gouvernementale. On pr\u00e9tend que seule la r\u00e9vocation totale des lois intervent<\/i><i>ionnistes et des agences de r\u00e9gulation permettra aux march\u00e9s d&rsquo;atteindre leur niveau optimal et aux individus de prosp\u00e9rer en cons\u00e9quence. <\/i><b><i>Voil\u00e0 qui d\u00e9fie clairement la r\u00e9alit\u00e9<\/i><\/b><i>. (Nous soulignons) Si ces trente derni\u00e8res ann\u00e9es nous ont appris quelque chose<\/i><i>, c&rsquo;est bien que l&rsquo;\u00e9conomie de libre march\u00e9 ne conduit pas \u00e0 la libert\u00e9 individuelle, mais \u00e0 la libert\u00e9 des entreprises-une libert\u00e9 qui a \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9e d&rsquo;innombrables fois par le pass\u00e9 pour polluer, voler et opprimer.<\/i> \u00bb (P.149)\u00a0<\/span><\/p><\/blockquote>\n<p>Cette passion qui anime l&rsquo;auteur participe \u00e0 un argument bien \u00e9tay\u00e9. En effet, l&rsquo;exploration du r\u00e9el montre bien qu&rsquo;un march\u00e9 optimal ne nait pas suite \u00e0 l&rsquo;an\u00e9antissement des organes de contr\u00f4le. Mais, cette passion pr\u00e9cipite l&rsquo;auteur en fin de parcours en dehors d&rsquo;un <i>Logos <\/i>de rationalit\u00e9 lorsqu&rsquo;il mentionne les diff\u00e9rentes \u00e9tudes essentialisantes dont nous avons parl\u00e9. Lorsque nous explorons d&rsquo;autres supports de la recherche, la question de l&rsquo;implication d&rsquo;un auteur va \u00eatre d&rsquo;autant plus saillante et il faudra que les disciplines scientifiques trouvent un carcan m\u00e9thodologique pour l&rsquo;encadrer afin qu&rsquo;une passion l\u00e9gitime et un engagement politique n\u00e9cessaire nourrissent toujours un r\u00e9sultat scientifique.<\/p>\n<h4><span style=\"color: #be5000\"><b>Michael Goodwin<\/b>\u00a0<\/span><\/h4>\n<p>De toutes les bandes dessin\u00e9es, <i>Economix <\/i>est indiscutablement la plus connue et la plus grande r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 consulter. Son auteur est un \u00e9crivain am\u00e9ricain freelance pour reprendre les termes du site Internet du nom de la bande dessin\u00e9e, qui a travaill\u00e9 en citoyen pour produire\u00a0 cette \u00ab premi\u00e8re histoire de l&rsquo;\u00e9conomie en BD \u00bb. Goodwin se prom\u00e8ne dans le livre comme narrateur et raconte trois si\u00e8cles d&rsquo;histoire \u00e9conomique dans le monde avec pr\u00e9cision, profondeur et p\u00e9dagogie. Le livre a \u00e9t\u00e9 prim\u00e9 dans le monde et il m\u00e9rite ind\u00e9niablement les superlatifs re\u00e7us, de notre angle scientifique il est int\u00e9ressant de r\u00e9interroger la notion d&rsquo;engagement de l&rsquo;auteur, de signaler sa recherche bibliographique et de soulever un aspect de l&rsquo;ouvrage qui le distingue n\u00e9anmoins d&rsquo;un ouvrage scientifique.<\/p>\n<p>Premi\u00e8rement, le lecteur trouve imm\u00e9diatement une affirmation tr\u00e8s forte d\u00e8s les premi\u00e8res pages de l&rsquo;opuscule :<\/p>\n<blockquote><p><i>\u00a0<\/i><span style=\"color: #78aaaa\">\u00ab <i>L&rsquo;\u00e9conomie n&rsquo;est pas de la chimie : elle est r\u00e9gie par la complexit\u00e9 infinie du <\/i><b><i>comportement\u00a0 humain <\/i><\/b><i>(l&rsquo;auteur souligne), et non par des lois rigides. C<\/i><i>&lsquo;est pourquoi je serai le <\/i><b><i>narrateur<\/i><\/b><i>. Le livre repr\u00e9sente mon point de vue sur l&rsquo;\u00e9conomie pour le meilleur comme pour le pire. Par exemple, bien que je me sois <\/i><b><i>efforc\u00e9 <\/i><\/b><i>d&rsquo;englober le monde entier, je me suis concentr\u00e9 sur l&rsquo;\u00e9conomie des Etats-Unis parce que <\/i><i>je suis un am\u00e9ricain et que c&rsquo;est l&rsquo;\u00e9conomie dans laquelle je vis. D&rsquo;ailleurs <\/i><b><i>Tout<\/i><\/b> (nous soulignons avec l&rsquo;auteur) <i>livre sur l&rsquo;\u00e9conomie pr\u00e9sente un point de vue personnel de quelqu&rsquo;un. Alors ne prenez pas ce livre \u2013 ni aucun autre \u2013 pour parole d&rsquo;\u00e9vangile.<\/i><i> Si un propos vous semble <\/i><b><i>erron\u00e9, <\/i><\/b><i>rien n&rsquo;est plus facile que de v\u00e9rifier les faits, de trouver d&rsquo;autres opinions, ou de r\u00e9fl\u00e9chir aux choses par soi-m\u00eame. <\/i>\u00bb\u00a0<\/span><\/p><\/blockquote>\n<p>Cette affirmation est tr\u00e8s forte, l&rsquo;\u00e9conomie n&rsquo;est pas une science exacte, mais une science compr\u00e9hensive anim\u00e9e par des auteurs notamment scientifiques qui donnent une opinion sur son fonctionnement et non une parole indiscutable. D&rsquo;ailleurs, en prolongeant le propos, tout livre de sciences humaines exprime d&rsquo;une mani\u00e8re ou l&rsquo;autre une opinion personnelle d&rsquo;un auteur. Les opinions personnelles ne disparaitraient pas d&rsquo;un travail scientifique et la neutralit\u00e9 axiologique a justement pour vocation de les annoncer en toute transparence aux lecteurs, ce que Goodwin fait par rapport \u00e0 l&rsquo;ancrage am\u00e9ricain de son \u0153uvre.<\/p>\n<p>Deuxi\u00e8mement, la bibliographie de l&rsquo;auteur est impressionnante pour une bande dessin\u00e9e et elle surprend le lecteur car elle rompt avec la m\u00e9canique classique d&rsquo;une bibliographie en raison du fait qu&rsquo;elle est argument\u00e9e. Goodwin redonne sens \u00e0 ce que de doit \u00eatre une page de r\u00e9f\u00e9rences, un endroit vivant o\u00f9 l&rsquo;auteur donne envie aux lecteurs de lire davantage et non un mus\u00e9e poussi\u00e9reux de r\u00e9f\u00e9rences froides comme elle l&rsquo;est tr\u00e8s souvent dans nos disciplines.<\/p>\n<p>Enfin, derni\u00e8rement, Goodwin a un d\u00e9faut important dans son ouvrage qui est un aspect qui doit alerter ceux qui pensent en tant que scientifiques : celui de vouloir tout expliquer. Ce livre commet la m\u00eame erreur que beaucoup de jeunes chercheurs \u00e0 savoir vouloir tout dire sur tout, le lecteur explore autant la r\u00e9volution de 1917 que les guerres mondiales, le nazisme, son cas d&rsquo;\u00e9tude semble \u00eatre l&rsquo;infini de l&rsquo;histoire, si bien que contrairement \u00e0 ce que dit l&rsquo;auteur de sa pr\u00e9face, il n&rsquo;est gu\u00e8re conseill\u00e9 d&rsquo;avaler ce livre en une fois. Cela fait une diff\u00e9rence de qualit\u00e9 avec Cunningham qui a lui parfaitement r\u00e9ussi \u00e0 tenir sa ligne pendant un bon deux tiers du livre. Une r\u00e9flexion scientifique sur un sujet qui choisirait un autre support que le logos classique ne pourra faire l&rsquo;\u00e9conomie de cette n\u00e9cessit\u00e9 de faire ses choix de cas d&rsquo;\u00e9tude et se concentrer sur l&rsquo;exploration d&rsquo;un probl\u00e8me particulier et non de toutes les faces du probl\u00e8me.<\/p>\n<h4><span style=\"color: #be5000\"><b>Faire de la science&#8230; tout un Art ?<\/b>\u00a0<\/span><\/h4>\n<p>Cette exploration modeste d&rsquo;autres <i>logos<\/i> acad\u00e9miques nous am\u00e8ne enfin \u00e0 poser une question centrale : en tant que scientifiques, sommes-nous des artistes du Savoir ou bien des prol\u00e9taires de la Science ? Sommes-nous des \u00eatres uniques, comme des \u00e9crivains, des peintres ou des compositeurs qui seront d\u00e9couverts pour leurs \u0153uvres ? Ou bien sommes-nous les fourmis anonymes d&rsquo;une machine \u00e0 production de la connaissance dans laquelle nous nous fondons en toute humilit\u00e9 ? Le monde de la recherche contemporain penche selon nous pour la deuxi\u00e8me proposition. Parce que nous \u00e9crivons dans des formes standardis\u00e9es, dans une langue standardis\u00e9e et sous des formes rationnelles limit\u00e9es, nous ne sommes pas des auteurs qui avons finalement quelque chose \u00e0 raconter. Nous sommes les acteurs d&rsquo;un syst\u00e8me d\u00e9shumanis\u00e9 et produisons du savoir scientifique afin que notre universit\u00e9 avance dans les <i>rankings <\/i>(voir sur ce m\u00eame site l&rsquo;<a href=\"http:\/\/we-search.be\/index.php\/2017\/12\/27\/classements-academiques-a-lepreuve-statistiques-germain-van-bever\/\">article de Germain Van Bever<\/a> \u00e0 ce sujet) et afin surtout d&rsquo;avancer dans la promotion de nous-m\u00eames en tant que scientifique de renom. Bien s\u00fbr, nombreux sont les acad\u00e9miciens qui tentent de lutter contre cela en publiant moins et avec plus de qualit\u00e9, mais cette lutte se fait n\u00e9anmoins \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du syst\u00e8me. Cet \u00e9tat de fait n&rsquo;est pas in\u00e9luctable et correspond \u00e0 un choix de soci\u00e9t\u00e9. A une \u00e9poque, des\u00a0 auteurs n&rsquo;\u00e9taient pas moins des sociologues que des philosophes. Comment qualifier par exemple l&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;Alexis de Tocqueville entre l&rsquo;histoire, la science politique, le droit, l&rsquo;anthropologie ? Cet homme a tout fait et a tout \u00e9crit dans un style litt\u00e9raire beau \u00e0 en l\u00e9cher les pages. L&rsquo;Art et la Science peuvent ainsi se rejoindre comme par exemple l&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;un Emile Zola \u00e9minemment scientifique, narrative et litt\u00e9raire. Aujourd&rsquo;hui, les arguments ne manquent pas pour explorer ces nouveaux <i>Logos <\/i>acad\u00e9miques : reconqu\u00eate d&rsquo;un public loin des tours d&rsquo;ivoire de la science, recr\u00e9ation du <i>sens<\/i> du travail d&rsquo;un chercheur financ\u00e9 par des instances publiques, lutte contre la d\u00e9pression du chercheur (voir \u00e0 ce sujet les travaux de la sociologue Katia Levecque de l&rsquo;universit\u00e9 de Gand).<\/p>\n<p>La bande dessin\u00e9e peut \u00eatre un Art de la recherche possible parmi d&rsquo;autres comme les Arts num\u00e9riques, les textes humoristiques, les narrations. Pour que de nouvelles rationalit\u00e9s et de multiples <i>Logos <\/i>s&rsquo;ouvrent, il faut respecter des r\u00e8gles essentielles : d&rsquo;abord ces nouvelles formes de supports scientifiques ne remplaceront jamais les formes actuelles, l&rsquo;ambition n&rsquo;est pas de pousser tous les auteurs d&rsquo;articles scientifiques \u00e0 se diriger vers la peinture, mais bien de voir ce que notre <i>Logos<\/i> acad\u00e9mique classique parvient \u00e0 capter et ce qu&rsquo;il ne peut capter et d\u00e8s lors cr\u00e9er des supports compl\u00e9mentaires tout autant valoris\u00e9s dans les <i>rankings<\/i> et publications officielles. Ensuite, \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur m\u00eame de ces nouveaux <i>Logos<\/i> il faut garder ce qui donne le caract\u00e8re scientifique de si nombreuses disciplines : une m\u00e9thodologie ! Il ne s&rsquo;agit pas de perdre toute sa rigueur scientifique parce que le support a chang\u00e9, il faut au contraire \u00e9viter des \u00e9cueils que nous avons mentionn\u00e9s : la tentation de simplification comme chez Simmat et Caut, l&rsquo;ambition de tout peindre, de tout mettre en po\u00e9sie comme chez Goodwin ou l&rsquo;interpr\u00e9tation abusive des donn\u00e9es comme chez Cunningham. Ainsi une bande dessin\u00e9e scientifique ne va pas tirer le socle m\u00e9thodologique par le bas&#8230; que du contraire.<\/p>\n<p>En assumant l&rsquo;aspect artistique et unique de notre travail, nous reviendrons sur le r\u00f4le de nos opinions, de nos valeurs et sur comment elles fa\u00e7onnent notre recherche. Nous pourrons beaucoup plus difficilement les cacher derri\u00e8re un texte argumentatif qui a tout l&rsquo;apparence d&rsquo;une neutralit\u00e9 sans jamais en avoir la substance et nous devrons assumer l&rsquo;intuition de Goodwin : que toute production dans les sciences humaines cache toujours l&rsquo;opinion de son auteur, au lieu de la cacher, il faut plut\u00f4t l&rsquo;assumer et la pr\u00e9senter en toute transparence \u00e0 son lecteur. Audacieuse, cr\u00e9ative, engag\u00e9e, honn\u00eate et humaniste, la Science \u00e0 multiples <i>Logos <\/i>a toutes les cartes en mains pour bousculer les m\u00e9caniques \u00e9tablies et apporter un embellissement artistique de disciplines scientifiques qui n&rsquo;ont pas fini d&rsquo;\u00e9crire leur futur.<\/p>\n<\/div>\n<span class=\"et_bloom_bottom_trigger\"><\/span>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Guillaume GRIGNARD \u2013\u00a0Vice-Pr\u00e9sident de We-Search et aspirant FNRS au CEVIPOL (ULB) Abstract\u00a0\u00a0\u00a0 Ce texte propose de d\u00e9marrer par un premier paragraphe tout \u00e0 la fois classique et pourtant pi\u00e8ce<a class=\"moretag\" href=\"https:\/\/we-search.be\/index.php\/2018\/01\/26\/science-langage-exploration-dun-nouveau-logos-academique-bande-dessinee\/\"><span class=\"screen-reader-text\">En savoir plus surScience et langage : exploration d&rsquo;un nouveau Logos acad\u00e9mique par la Bande Dessin\u00e9e<\/span>[&#8230;]<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":58205,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"jetpack_post_was_ever_published":false,"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":true,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","default_image_id":0,"font":"","enabled":false},"version":2}},"categories":[4],"tags":[5,8,6,7],"class_list":["post-21486","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-we-discuss","tag-bande-dessinee","tag-language","tag-logos-academique","tag-sciences"],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/i0.wp.com\/we-search.be\/wp-content\/uploads\/2018\/01\/mitch-rosen-203803-unsplash.jpg?fit=6000%2C4000&ssl=1","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/p9cJNf-5Ay","jetpack_likes_enabled":true,"jetpack-related-posts":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/we-search.be\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/21486","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/we-search.be\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/we-search.be\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/we-search.be\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/we-search.be\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=21486"}],"version-history":[{"count":16,"href":"https:\/\/we-search.be\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/21486\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":21586,"href":"https:\/\/we-search.be\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/21486\/revisions\/21586"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/we-search.be\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/58205"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/we-search.be\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=21486"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/we-search.be\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=21486"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/we-search.be\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=21486"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}