Lettre à un électeur francophone de droite aux élections de 2018 et 2019 en Belgique – Guillaume GRIGNARD

Par Guillaume GRIGNARD – Vice-Président de We-Search et aspirant FNRS au CEVIPOL (ULB)


Je ne sais pas si les électeurs de « gauche » et de « droite » s’entendent comme “chien et chat”. Dans des systèmes de coalition ils sont parfois comme « cul et chemise »,  souvent rivaux mais travaillant ensemble, ils ont l’habitude d’être dans un conflit balisé par notre système démocratique. « Qui aime bien, châtie bien » paraît-il. Qu’est-ce que j’ai pu débattre avec mes sympathiques camarades de l’autre bord politique depuis si longtemps et qu’est-ce que j’ai pu apprendre à leurs côtés : cette vision du monde qui nous sépare, ces valeurs qu’on ne partage pas mais qui nous poussent à remettre en question les nôtres… C’est ce conflit démocratique que j’aime tant qui est au coeur d’un système de conciliation pacifique assurant un juste équilibre entre différents intérêts d’une société.

J’écris donc aujourd’hui à mes camarades de la droite. Je les félicite parce que même si je n’adhère pas à leurs idées, je ne peux que reconnaître de bonne foi que tout n’est pas à jeter, que personne n’a raison tout seul et que dans plusieurs domaines je peux me reconnaître dans leurs valeurs. J’en retiendrai une seule: La liberté. Cette liberté d’être son propre patron, de créer son propre projet professionnel, de se réaliser comme individu grâce à un projet de vie personnel. Cette liberté a une puissance détonnante, elle casse les murs de l’impossible, elle donne un outil à chaque individu pour s’émanciper de son milieu d’origine, pour définir sa propre trajectoire de vie affective ou professionnelle. Bien sûr mon coeur de gauche veut déjà répliquer que cette vision est naïve et que notre système capitaliste ne permet pas à tous d’atteindre cette liberté… Bien sûr j’ai déjà envie de vous dire que c’est dommage que cette liberté ne se transforme souvent qu’en une liberté de gagner plus de fric que son voisin et répand une vision fort réductrice de l’émancipation…. Mais, je vous reconnais à vous mes camarades que votre idéal est porteur de valeurs respectables est que vous êtes autant un acteur de notre système démocratique que les partis de gauche.

Aujourd’hui, je vous écris parce que je suis inquiet pour vous. Ce qui se joue au gouvernement fédéral dépasse nos disputes de « chiens et chats », les règles ont changé, nous basculons dans autre chose. En 2014, votre parti, le MR a pactisé un accord avec la N-VA que je traduis avec mes mots comme « laissez-nous faire nos réformes libérales et on vous laissera faire votre démagogie nationaliste ». Ainsi, dans plusieurs dossiers, cette impression que le 16 Rue de la Loi est à Anvers est loin d’être un fantasme.

Seulement voilà, ce qu’on appelle faussement la « crise » des migrants est passée par là. L’exemple le plus grave est certainement le recours aux services secrets soudanais appelés pour identifier des migrants et les renvoyer chez eux, dans une dictature où personne ne sait s’ils seront en sécurité. Cette affaire a fait une telle polémique que Google associe désormais à « Francken » le mot « Soudan » comme premier résultat de son algorithme de complétion automatique. Récemment, dans la même ligne, Théo Francken a proposé la création d’une Fast Team pour identifier les illégaux dans des émeutes urbaines et accélérer leur expulsion.  Face à cette obsession expurgatoire, les citoyens se mobilisent pour accueillir dans la dignité ces personnes victimes du pays où ils sont nés. Est-ce nécessaire de rappeler ici que beaucoup de migrants ont d’abord fui leurs premiers pays d’origine avant d’arriver en Libye qu’ils ont à nouveau quitté ? Pour beaucoup la migration a été un quotidien durant toute leur existence. Aujourd’hui, un ministre N-VA entreprend une politique contraire aux droits de l’homme, contraire à la dignité humaine, nous replongeant dans notre sombre histoire qui a fait couler tellement de sang.

Moquez-vous de ma naïveté car vous aurez raison, pour moi ces affaires ont déconstruit un mythe que j’avais imaginé : celui qui tentait de distinguer l’extrême droite raciste de plusieurs partis prolifiques en Europe et un nationalisme purement flamand qui visait plus à défendre une communauté qu’à empêcher d’autres d’entrer dans celle-ci. « Bas les masques ». Aujourd’hui l’extrême droite gouverne la Belgique et la N-VA est pire que le Front National de Marine le Pen. Elle pratique cette terrible idéologie du soft-fascisme, du racisme légal, compatible dans un Etat de droit, bref celle d’un usurpateur camouflé en démocrate, qui parvient à se cacher et à passer pour quelqu’un de respectable. Cela, les pires négationnistes de la démocratie en Europe ne sont pas parvenus à faire.

Mais je m’adresse bien à vous mes chers amis de droite  qui portez nos valeurs démocratiques, vous qui votez pour le MR, pour ses idées, pour ses valeurs, vous avez été trahis ! Vous n’auriez sans doute pas voté pour un parti nauséabond comme le Parti Populaire, vous vous dites de droite-j’espère- sûrement davantage pour qu’il y ait un service minimum dans les transports en commun, moins de charges pour les entreprises, des facilités pour les indépendants : autant de sujets qui font nos conversations de famille depuis longtemps. Mais nous n’avez jamais choisi le MR pour qu’on revienne à des politiques d’une autre époque. Vous êtes des électeurs spoliés par ce pacte de non-agression entre libéraux et soft fascistes  et aujourd’hui vous défendez un gouvernement qu’une démocratie ne peut soutenir sans perdre toute la substance d’elle-même.

Alors que ferez-vous en 2018 et 2019 ? Comment vos idées peuvent-elles être représentées ? En votant MR, vous savez désormais que ce parti peut s’allier avec un tel autre parti pour le pire de la dignité humaine. En vous déplaçant plus au centre, vous tombez sur un parti de trahison qui par une construction intellectuelle brumeuse tente de démontrer qu’on peut avoir été un demi siècle à tous les niveaux de pouvoir et s’insurger contre la corruption qui y règne. Votre destinée électorale me paraît difficile car aucun choix convaincant n’est disponible pour vous. A moins de faire preuve d’amnésie intellectuelle vous devrez choisir entre une nouvelle trahison et l’abandon vos valeurs. J’ai de la peine pour vous, la même peine que j’ai eue en observant l’UMP en France, volant vers l’électorat frontiste. Vos idées valent bien plus !

Je vous quitte en me permettant une requête. Vous devez dénoncer ce viol de vos idées. Vous ne pouvez pas être associé à un parti qui a fait un tel compromis avec nos valeurs fondamentales. Vous devez pousser votre parti à se distancier de son partenaire de gouvernement et prendre vos responsabilités pour rendre possible d’autres coalitions. Vous devez résister au fait que le libéralisme rimera bientôt avec repli sur soi, rejet de l’autre, fermeture des frontières : quel paradoxe ! Vous qui prônez exactement l’inverse.

Le MR a pris une lourde responsabilité en choisissant de privilégier ses pulsions de pouvoir au détriment des valeurs démocratiques, vous devez manifester votre envie de rester un partenaire digne, et de ne pas tomber dans ce discours simpliste et déshumanisant à propos d’une situation humaine si dramatique.

Mes chers camarades de droite, j’attends beaucoup de vous et souhaite que nous continuions longtemps à faire honneur à notre système démocratique.

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