Séance inaugurale de We-Search 2021-2022: La bookférence au service de la médiation scientifique

Par Guillaume Grignard, docteur en Sciences politiques et Vice-Président de We-Search

Pour sa rentrée, We-Search a organisé un premier événement au format original : la bookférence. Une bookférence, c’est une conférence autour d’un livre commun que les participants vont discuter autour d’une table conviviale, bien garnie.

Ce premier événement a permis une belle rencontre pour la nouvelle équipe qui s’est formée ainsi que pour les mécènes qui continuent à admirablement soutenir le projet We-Search.

We-Search appuie son travail autour de la médiation scientifique, un concept qui entend aller beaucoup plus loin que la vulgarisation des sciences car il a pour objectif de créer du lien entre les citoyens et le champ scientifique au sens large. Pouvoir partager un même livre et échanger à son sujet est une manière horizontale de s’approprier et de discuter des connaissances que nous avons sur le monde.

Xavier Gorce : Raison, dérision et discussions !

Le premier ouvrage choisi est un opus vif et incisif publié dans les collections Tracts de Gallimard[i]. Il est signé Xavier Gorce, un dessinateur de presse français qui a démissionné du journal le Monde après que celui-ci se soit excusé d’avoir publié un dessin qui a offensé certains lecteurs. Dans ce livre, le caricaturiste justifie son point de vue et s’en prend à la société actuelle qui succomberait à la pression de certains groupes pour censurer toute liberté d’expression.

Le sujet est brulant d’actualité en France dont le rapport historique particulier à l’humour et au dessin de presse n’est plus à démontrer.    

Le livre a suscité un certain scepticisme parmi l’assemblée. Pour Oscar : « C’est un livre très peu nuancé et sans aucun recul sur une éventuelle pensée inverse ». C’est la particularité du format d’édition Tracts bien-sûr, mais il est exact que l’ouvrage a une manière plutôt irritante de présenter les choses surtout lorsque l’auteur fait référence à l’éducation qu’il faut avoir pour comprendre ses dessins, éducation que seul lui et ses soutiens seraient pourvus. Pour Daryl, sa réaction est « digne d’un enfant frustré et capricieux, mais monsieur Gorce le justifie en proclamant haut et fort que c’est un artiste incompris et que nous sommes tous illettrés de ne pas avoir compris son génie ». Cette condescendance a également dérangé Juliette qui s’appuie sur un principe fondateur de notre vie sociale en groupe, rire avec l’autre, mais pas contre lui :

Personnellement, certaines de ses remarques m’ont quelque peu dérangé. Pour cause,  la façon dont elles ont été formulées. Xavier Gorce a l’air de prendre pour des idiots les gens ne comprenant pas ses idées ou ceux ne sachant pas rire de tout. Mais pour moi, on ne peut pas rire de tout, certains sujets sont à éviter si l’on sait pertinemment que cela va offenser d’autres personnes. Le respect des autres, de leurs croyances, de leurs façon d’être est essentiel.  

Juliette

Peut-on rire de tout ? Une question emblématique des débats sur l’humour, mais qui doit se poser différemment dans un contexte d’humour (un spectacle, un dessin de presse) que dans la vie quotidienne. On aurait justement aimé lire dans ce livre des arguments plus approfondis sur cette délicate question : d’un côté, lorsque que l’humour se frotte au pouvoir, s’affranchir des limites est l’essence même de l’activité, mais lorsque le rire stigmatise les mêmes cibles, qui sont écartées ou marginalisées dans la société, ne renforce-t-il pas plutôt l’ordre dominant ? Il existerait dès lors une différence selon la cible envers laquelle une moquerie est portée. Cette perspective normative donne à l’humour une fonction de redresseur de torts que beaucoup d’humoristes ne veulent pas assumer. Dans le paysage médiatique français, cette différence s’observe entre les radios publiques et privés, par exemple entre France Inter et RTL.

Un exemple d’humour politique engagé, au service des plus faibles

Finalement c’est presque la forme, la manière de faire qui a suscité le plus de réserves dans l’assemblée. En effet, il ne peut pas être occulté le fait que le journal Le Monde avait bien publié ce dessin et que c’est ensuite qu’il a fait machine arrière. C’est l’avis de Diane : « Je ne suis pas radicalement contre les excuses du quotidien, mais je rejoins l’auteur sur le fait qu’une certaine collaboration est exigée pour déboucher sur une publication or, Xavier Gorce est considéré́ comme le seul fautif et est présenté́ comme étant indépendant du journal ».

Pour conclure, il est quelque peu paradoxal qu’aujourd’hui il semble difficile de pouvoir débattre de liberté d’expression avec un autre prisme que celui des humoristes qui revendiquent un usage absolu de leur liberté. Dans beaucoup de polémiques similaires, les humoristes usent d’une même argumentation, méprisant les réactions hostiles des lecteurs, réactions qui s’expliqueraient seulement par un manque de culture du lectorat. Dit autrement : soit j’ai raison, soit vous avez tort. Intellectuellement, cela me semble être un recul de qualité du débat où censure et critiques sont trop souvent confondues, comme je l’ai discuté dans un récent article publié dans The Conversation.

Guillaume Grignard  


[i] Xavier GORCE, Raison et dérision, Paris, Tracts Gallimard, 2021

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