L’humour par temps de Covid: quelques réflexions sur les espaces du comique en période de crise

Par Guillaume Grignard, docteur en Sciences politiques

« Dis-moi de quoi tu ris, et je te dirais qui tu es ». Cette expression paraphrase la pensée d’un grand historien médiéviste, Jacques le Goff, qui voyait dans l’humour d’une société, des éléments existentiels pour l’appréhender et la comprendre. Bien au-delà de l’intuition féconde de l’historien français, le contenu de ce qui nous fait rire n’est pas la seule approche possible, la position du rieur impacte significativement le sens du matériel comique et ce qu’il reflète de notre société. 

L’humour par temps de Covid est un excellent cas d’étude pour étudier les phénomènes comiques. Depuis les travaux de Freud sur le rire, nous savons que l’humour est un phénomène de décharge qui permet de libérer une tension résultant d’une situation anxiogène. Les moments de crise sont pour cette raison des occasions d’observer des phénomènes humoristiques.

Je m’intéresse depuis le début de la pandémie à ces phénomènes et discute dans ce texte de plusieurs billets humoristiques issus de différents humoristes. Le cœur du sujet vise à considérer la place occupée par chaque humoriste comme un élément primordial pour analyser l’humour en tant que discours.

L’humour comme discours disciplinaire

Ce qui est frappant à une première écoute, c’est que de nombreux humoristes célèbres ont recours à l’humour en tant que discours disciplinaire pour inciter les citoyens à respecter les mesures. Loin d’une posture irrévérencieuse, ces humoristes appuient en réalité les mesures du gouvernement en jouant sur les facettes du comique pour faire passer pour drôle, un message prônant l’obéissance aux lois. Ce phénomène est tout sauf une surprise. Dans un essai magistral, actualisé par plusieurs auteurs contemporains, le philosophe Henri Bergson avait été le premier à voir l’humour comme un agent de discipline sociale. Influencés par Coluche ou d’autres figures subversives célèbres, nous avons tendance à considérer l’humour comme une opposition au pouvoir. Or, il n’en est généralement rien. Historiquement le fou du Roi était bien le fou du pouvoir et c’est une place que les humoristes occupent toujours fréquemment aujourd’hui.

Deux exemples permettent de s’en faire une bonne idée. Guillaume Meurice, d’abord, a multiplié les billets piquants depuis l’arrivée de la pandémie, avec pour particularité d’attaquer par les mots le professeur décrié Didier Raoult. Dans ce billet du 14 mai 2020, l’humoriste français se moque des « fans de Didier Raoult »[1]. Guillaume Meurice insiste sur les propos inadéquats du professeur (comme la comparaison entre la Covid et le nombre de morts en trottinettes), et les incohérences de ses fans qui suivent de mauvais médias et qui n’ont pas compris qui étaient des experts dignes de confiance. Cette posture a été un vrai fil conducteur pour l’humoriste français pendant le premier confinement.

Un autre humoriste d’envergure, le Suisse Thomas Wiesel, a réalisé un sketch détonnant sur les anti-masques[2]. L’humoriste cite notamment deux coiffeuses aux États-Unis qui, masquées et atteintes du Covid, auraient pu coiffer plus d’une centaine de clients sans les contaminer. L’humoriste suisse établit pendant une douzaine de minutes un véritable plaidoyer contre les anti-masques, notamment dans leurs commentaires sur les réseaux sociaux. Tant Thomas Wiesel que Guillaume Meurice ont recours à la moquerie pour dénigrer la cible de leurs chroniques. Quelques citations représentatives de Thomas Wiesel :

«  J’ai lu quelqu’un qui disait : si un pet peut traverser tes sous-vêtements et ton jeans, comment tu crois qu’un virus ne peut pas traverser ton masque ? […] Mec, si tu postillonnes du cul, va aux soins intensifs ».

« Les anti-masques ! […] A la fin ils disent, faites vos propres recherches. Non c’est un métier en fait, ce n’est pas le mien du tout ».

L’humour comme discours de dédramatisation

Une autre tendance du discours humoristique, particulièrement dans la presse satirique, est ce que j’ai nommé dans des recherches antérieures, le discours de dédramatisation. Il s’agit d’ôter le caractère sérieux et dramatique du sujet, pour lui donner une forme comique en dépit de sa substance. Cet humour très répandu dans les médias permet aux humoristes de rire face à la guerre en Syrie, la crise migratoire et bien d’autres situations catastrophiques. Ce rire est à lire dans deux sens : s’il est d’abord un rire thérapeutique qui affronte l’adversité avec l’arme du rire (Freud donne de nombreux exemples de cette revitalisation du Moi face à une situation pénible), il est aussi un rire de l’oubli qui aseptise le sujet pour le transformer en un objet futile. Trois caricaturistes belges : Pierre Kroll, Nicolas Vadot et Jacques Sondron ont tous publié récemment un ouvrage satirique consacré à la crise du Covid en employant cette approche. On notera avec intérêt la différence entre le virus grand et tout rouge de Vadot, en contraste avec la minuscule bestiole verte de Pierre Kroll, qui ressemble davantage à un personnage de cartoon. Le rire est ici un outil de divertissement qui pose de sérieuses questions éthiques et démocratiques. Est-ce approprié de vendre un ouvrage spécial sur la Covid comme l’a fait Pierre Kroll, en plus de celui tiré annuellement ? Quel est le sens du message renvoyé par ces ouvrages ? Si la question n’est évidemment pas de savoir si on peut rire de tout, il s’agit plus tôt, comme le disait Jacques le Goff, de comprendre la signification du message comique. Le rire de divertissement a un goût indéniablement thérapeutique, mais il est en même temps une arme de dépolitisation des questions sérieuses qui pose question dans une société où l’injonction à la parodie médiatique est devenue centrale.

Ces humoristes précédents ont tous comme point commun leur haut niveau hiérarchique. Tous ne sont pas aussi célèbres et aussi riches, mais tous sont parfaitement intégrés au système, car intégrés à une institution médiatique, de presse ou radiophonique.

L’humour comme arme de combat

Il existe finalement une dernière catégorie qu’on pourrait considérer comme des humoristes de combat. Ces derniers utilisent l’arme du rire pour affronter le gouvernement en allant parfois contester les mesures prises. C’est le cas du Hors-Série de Charlie Hebdo de l’été 2020 « Coronavirus : on est les champions » où l’humour noir du journal invite à entasser les cercueils à côté des cabines de plage, à voter pour le dessinateur que le lecteur veut voir mourir du coronavirus, ou encore à recycler les respirateurs pour pendre les dirigeants politiques français en 2022. Le discours promu par Charlie Hebdo est peu consensuel et radicalement aux antipodes des humoristes précédents. Alors que les premiers ciblaient plutôt des individus, l’hebdomadaire satirique s’acharne exclusivement sur le gouvernement. C’est dans le même sens qu’une humoriste belge, active sur les réseaux sociaux et bien connue à Charleroi, Tamara Payne, alias Stacy Star, a publié de nombreuses vidéos qui dénoncent l’absurdité des mesures contre la pandémie qui « changent toutes les dix secondes ». Dans sa vidéo « Non essentiel »[3], l’humoriste carolo attaque fortement le monde politique pour son manque d’anticipation face à la deuxième vague et dénonce les discours qui culpabilisent les citoyens :

« C’est quand même de sa faute s’il a voulu continuer à vivre, continuer à travailler pour payer ses factures. Il a voulu continuer à aller dans les magasins pour se nourrir ».

Face à la violence de la situation, l’humoriste détonne : « Oui je ne suis pas drôle du tout, mais je n’ai plus envie de rigoler ».  Cet humour de contre-attaque qui stigmatise les élus n’est pas sans tomber dans quelques dérapages. J’ai observé plusieurs vidéos connexes partagées sur la page Facebook de l’humoriste qui diffusaient ce qu’on considère comme des Fake News, mais c’est un humour revanchard qui entend utiliser l’humour comme une arme de résistance. Tant elle que Charlie Hebdo se situent à la mage du système politique. Historiquement hostile au pouvoir ou autoentrepreneur d’humour, Charlie Hebdo et Stacy Star n’occupent pas la même place que les humoristes précédemment cités. Cette différence de situation se traduit par une forte différence de contenus et d’éléments corrosifs promus par l’humour. 

Agent d’obéissance, divertissement indolore ou arme active de contestation, les manifestations humoristiques face au Covid montrent non seulement toutes les orientations possibles et contradictoires du comique, que les divergences à l’intérieur du corps social entre les tenants d’une responsabilité citoyenne et individuelle stigmatisant des mauvais comportements et une résistance citoyenne déplaçant la responsabilité de la crise sur les autorités. Faisant un mixte l’humour disciplinaire et la liberté totale sans limites de la parodie, un petit film néerlandophone met en scène le virologue flamand Marc Van Ranst, poursuivant des citoyens qui toussent, jusqu’à faire un carnage à la mitrailleuse dans une Lockdown party dans un jardin[4]. Le film qui revisite les codes des tueries de masses et des féminicides a fait l’objet de centaines de signalements à l’Unia[5]. C’est tout le problème entre l’humour de divertissement indolore et stérile en messages face à l’humour de combat qui enfreint par essence toutes les limites. Si l’humour reconstruit les termes du débat de la crise Covid, cette dernière permet également de réinterroger les significations sociologiques des phénomènes humoristiques. 


[1] https://www.youtube.com/watch?v=XNkN5N2K1uo&t=163s

[2] : https://www.youtube.com/watch?v=FQSMFTEmFTs&t=175s (à partir de la troisième minute)

[3] https://www.youtube.com/watch?v=CoTJelsYhXA

[4] https://www.youtube.com/watch?v=RpPya2ARgK4

[5] https://www.rtbf.be/info/medias/detail_coronavirus-et-humour-le-faux-film-d-action-van-ranst-a-fait-l-objet-de-300-signalements-chez-unia?id=10631015

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